
Commettre une erreur de jugement, de choix, de décision, peut s’avérer être fatal ou d’une extrême gravité pour le médecin qui serait à l’origine d’un acte médical malheureux, l’ingénieur qui se tromperait dans ses calculs et entrainerait l’écroulement d’un pont, la société pharmaceutique qui mettrait sur le marché un médicament aux néfastes effets secondaires, l’industrie alimentaire qui laisserait passer des aliments hautement toxiques, un jury et des juges qui condamneraient un innocent, des policiers qui commettraient une bavure, le gestionnaire de fortune qui investirait l’argent d’un client et le perdrait…
Il existe des garde-fous dans ces disciplines. Ils ont été inventés et conçus au fur et à mesure des difficultés rencontrées et des dégâts occasionnés, avec un temps de retard. Ils permettent de réduire le nombre de ces situations sans les éliminer toutes, malheureusement :
- Listes de contrôle
- Vérifications et revérifications
- Procédures
- Audits
- Pré-mortem
- …
Il existe un métier dont la pratique présente des dangers indirects, tant pour celles et ceux qui le pratiquent que pour le public. Il s’agit du journalisme.
Évitons la généralisation, elle serait injuste, infondée et inutilement délétère. Tout d’abord, il faut distinguer les différents types de journalisme : investigation, politique, santé, sport, religion, météo, nouvelles en général, cinéma/théâtre, histoire, mode…. Consignent-ils et transmettent-ils principalement des faits (établis ?) et des données (vérifiées ?) ou des idées et des jugements ? Restons donc prudents sans brouiller les pistes ni nier certaines évidences.
Cette profession est, comme beaucoup d’autres, affectée par divers mécanismes, difficultés, erreurs, échecs, pièges…. en particulier, chaque fois que ces professionnels doivent partager leurs opinions et de l’information. Cet article a pour but de décrire certains d’entre eux et de proposer quelques pistes de réflexion.
Si le journaliste est sensé être et rester indépendant des pouvoirs politiques, s’il est supposé rechercher et transmettre “la vérité”, dans la mesure ou celle-ci est a portée de main, évidemment, il est hélas soumis à la dure loi du commerce.
Entre les lignes éditoriales qu’il semble obligatoire de respecter, la pression, sans cesse plus grande, d’arriver les premiers à diffuser une information, les appartenances ou les rapprochements officieux à des courants politiques, entre les faiblesses nombreuses de la pensée humaine soumise aux stéréotypes, aux croyances, aux préjugés, aux généralisations, aux exagérations, aux biais cognitifs, que reste-t-il pour exercer une profession qui donne l’impression de verser toujours plus dans le sensationnel au lieu de faire office de référence du renseignement ?
Un acte médical qui résulte en la mort d’un patient ou en un handicap à vie, c’est un drame. L’écroulement d’un pont qui entraîne blessés et décès, c’est un drame. Un carambolage, un accident d’avion, deux trains qui rentrent en collision frontale, un incendie, une explosion, ce sont des drames. Et la liste ne s’arrête pas là, hélas.
Qu’en est-il de l’information tronquée, erronée, mensongère, orientée, réductrice, exagérée, passée sous silence ? Sans accuser la profession de malhonnêteté intellectuelle bien sûr, ni de malveillance, ce qui serait à coup sûr une inacceptable exagération !
Le quidam, vous et moi, ne s’en rend pas nécessairement compte, ou pas tout de suite. Normalité de notre société, effet collatéral de la recherche effrénée de la primeur, expression exacerbée de certaines idées, course immodérée pour les résultats, immaturité, crédulité, fainéantise des lecteurs…? La réalité se trouve probablement à l’intersection de ces raisons et d’autres encore. Il y a une certitude : les journalistes ont un impact énorme sur nous et, par conséquent, une responsabilité également énorme en transmettant des informations et des opinions (parfois) douteuses.
Cette toxicité est avant tout mentale et ses conséquences sont difficilement mesurables. Pourtant, les effets peuvent être dramatiques, car ils ankylosent la pensée critique, lobotomisent le raisonnement, le jugement et en définitive, résultent en des choix qui ne sont les nôtres.
Chaque génération a vu se multiplier les décisions à prendre au quotidien par rapport à la précédente. Les journées ne sont pourtant pas plus longues ni les exigences plus faibles, que du contraire. Il n’est pas pensable d’arrêter cette accélération, pas plus qu’il nous est possible de sortir de la course au chiffre d’affaire, à la marge bénéficiaire, à la part de marché, à la notoriété.
Sur quels éléments pouvons-nous agir ? Quels sont ceux hors de notre contrôle ?
- La politique (ligne éditoriale) du média représenté
- Les sympathies, connivences et obligations politiques
- Les croyances personnelles
- Les valeurs personnelles
- Les exagérations, généralisations, stéréotypes, préjugés
- Le processus d’acquisition de l’information
- Le processus de vérification de l’information
- Le processus de décision pour partager (ou pas) des nouvelles
Les 2 premiers éléments se trouvent généralement en dehors de notre zone d’influence et à moins de jouer “les Don Quichotte”…
Les 3 suivants vont nous donner beaucoup de fil à retordre car changer les croyances est un travail de longue haleine et il n’est pas question ici de modifier les valeurs des autres.
Il reste les 3 derniers : que font les journalistes pour acquérir, vérifier et partager l’information ?
Quels sont en particulier les freins, les écueils, les pièges, les raccourcis ?
En voici 6 pour commencer, qui ont une “staying power” gigantesque, et qui à eux seuls, représentent une partie non négligeable de la sclérose de notre pensée critique :
- Le biais d’ancrage – (déjà exposé dans l’article maçonnerie, bateaux, négociation : qu’ont-ils en commun ? Des ancres – https://www.linkedin.com/post/edit/6562684050040070145/)
- Le biais de confirmation d’hypothèse (déjà exposé dans l’article Recruter les meilleurs : évidemment. Même si l’obstacle majeur, c’est nous ! https://www.linkedin.com/post/edit/6573904396437065728/)
- La pensée de groupe (déjà exposée dans l’article Recruter les meilleurs : évidemment. Même si l’obstacle majeur, c’est nous ! https://www.linkedin.com/post/edit/6573904396437065728/)
- L’effet de simple exposition
- Le biais de disponibilité d’information
- Le biais de cadrage
Attardons-nous quelque peu sur les 3 derniers.
Effet de simple exposition
Qu’est-ce qui nous pousse à acheter la marque Dash plutôt que la marque Ariel, toutes deux présentes dans le rayon poudres à lessiver d’une grande surface ? La réponse à cette question n’est évidemment pas triviale. Parmi les raisons, figure l’effet de simple exposition qui consiste à se sentir plus proche (moins éloigné) d’éléments auxquels nous avons été exposés plusieurs fois. C’est valable pour un visage, une musique, un objet, un nom, un goût… Les moteurs de recherche Linkedin, Facebook, Amazon… utilisent entre autres choses, cet effet.
Que pouvons-nous en déduire ? Un phénomène d’habituation progressive, même aux choses les plus éloignées de nos goûts, motivations, souhaits. Et cela peut causer de sérieux dégâts.
Le biais de disponibilité d’information
A votre avis, trouverez-vous plus de mots commençant par la lettre « k » que de mots dont la troisième lettre est un « k » ?
A votre avis, les Etats-unis enregistrent-ils plus de décès dûs aux requins ou à des chutes de pièces d’avion ?
Qu’est-ce qui est le plus probable : être victime d’un accident de la route ou d’un crash aérien ? La réponse est connue. La probabilité est bien plus élevée en voiture qu’en avion. Pourtant, après chaque accident d’avion, les esprits sont frappés bien davantage. Tout d’abord, il est presque impossible de s’en sortir vivant et ensuite, le nombre de morts est beaucoup plus élevé. Ces deux éléments combinés s’impriment dans notre mémoire de façon beaucoup plus précise. Nous aurons oublié des dizaines, centaines ou même milliers d’accidents de voiture et retiendrons celui d’un seul avion.
Que pouvons-nous en déduire ? Que certaines informations restant bien plus prégnantes. Elles marquent notre esprit au fer rouge et restent plus longtemps dans nos mémoires, si bien qu’elles exercent une influence sur notre perception de la réalité (voire de la vérité) et nous empêchent parfois de chercher plus loin. Et si nous nous limitons dans notre recherche de faits, pourrons-nous affirmer transmettre une information fiable ?
Le biais de cadrage
Si vous souscrivez à cette assurance-vie, vous mettrez vos proches à l’abri du besoin en cas de malheur.
Si vous ne souscrivez pas à cette assurance-vie, vos proches mangeront du pain noir pendant longtemps en cas de malheur.
Il s’agit d’un premier exemple de cadrage, c’est à dire, un zoom avant ou arrière qui permet à l’interlocuteur de découvrir un certain niveau d’information. Il joue sur le niveau de risque perçu et enclenche également un autre biais qui porte le savant nom d’aversion pour le risque.
Jetez un coup d’oeil à la vidéo suivante pour vous rendre compte plus précisément de ce que cela signifie en terme de compréhension d’une situation :
Que pouvons-nous faire pour diminuer le nombre de situations où nous nous faisons piéger, par nous mêmes (les biais) et par les autres ?
- Vérifier sans complaisance la crédibilité de la (ou des) source(s)
- Multiplier et diversifier les sources
- Procéder à un zoom arrière sur la situation pour en identifier les limites
- Se fixer (ou fixer à quelqu’un) un rôle d’avocat du diable
- Résister à l’influence d’autres personnes qui aimeraient nous amener à adopter leur point de vue (même 1000 personnes qui partagent la même opinion peuvent se tromper !)
- Résister à l’influence d’autres personnes qui aimeraient nous faire partager très rapidement l’information
Tout cela est-il compatible avec ce métier ?
Finalement, cela ne revient-il pas à identifier ses intentions par rapport au public ? Et si les intentions sont égoïstes ou malveillantes, ne sommes-nous pas au coeur d’une manipulation de masses ?

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